La voix des crânes

Steve (l.) bei dem Festival Stadtsprachen mit dem Festivalorganisator Martin Jankowski
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Steve-Léo Mekoudja

À chaque fois que je regarde Nestor, mon frère, j’ai l’impression de voir mon père. Son teint chocolat très foncé et éclatant. Son nez épaté. Sa petite taille. Sa vivacité. Ils se ressemblent à telle enseigne que, certains amis de mon père appelaient mon frère « la copie de son père ». Ils lançaient à mon père : « ton fils là te ressemble vraiment. On dirait toi en une plus jeune version. » Mon père esquissait le sourire de qui venait de recevoir un prix, un sourire fugace mais suffisamment lumineux pour que l’on puisse s’imaginer qu’il en  était fier, comme si c’était un mérite. Puis il commençait à leur raconter que lorsqu’il était plus jeune, il était aussi plein de vie que Nestor, aussi insoucieux, aussi agité. Que les gens avaient même demandé à sa mère si elle avait mangé un singe pendant sa grossesse. Ils s’esclaffaient tandis que je souriais machinalement. Machinalement parce que papa racontait toujours cette histoire, toujours de la même façon, toujours avec cet aura de  nostalgie, parlant lentement, s’arrêtant parfois comme pour essayer de se souvenir, comme s’il lui était impossible de se souvenir en parlant ou parler en se souvenant. Je connaissais cette histoire par cœur, le début et la fin et ça ne me gênait guère que mon frère ait plus de traits physiques de papa que moi. Parce que si physiquement, je ressemble plus à mon grand-père, j’ai l’intelligence de mon père. Je suis aussi impatient et  bavard que lui. Surtout bavard… La maison résonnait au rythme de ma voix. Dans le salon, je racontais à mon frère ce que j’avais lu dans les livres que papa m’avait offerts. Dans la cuisine, je complimentais ma mère sur sa nouvelle coiffure et lui suggérais d’acheter de nouveaux modèles de robes que j’avais vus à la télé. Au début, elle souriait, riait, m’écoutait sans piper mot. Peut-être espérait-elle que son silence me dissuade de parler mais il n’en était rien. Je recommençais de plus belle. Elle finissait par gronder :

-Yves, il fait chaud, je suis fatiguée !

Je sortais de la cuisine, déçu, puis jetai mon dévolu sur mon père qui lisait son journal sur la terrasse. Papa était toujours très heureux de parler avec moi, de parler avec quiconque… À quand le prochain gouvernement de Biya? Qui va gagner les prochaines élections présidentielles ivoiriennes ? Que faire contre la corruption grandissante dans notre pays? Les questions de société succédaient aux questions politiques. Papa et moi débattions, riions, nous contredisions.

Mais ce jour où nous allions dans notre village rendre visite à ma grand-mère, ce n’est pas de politique que nous avions parlé  mais de mon métier de rêve. C’était un samedi tiède. Nestor s’assit à l’arrière et moi à l’avant de la jeep, fier de prendre la place  réservée à ma mère, fier d’être assis près de papa, fier d’être son premier fils. Maman se tint près de la voiture et murmura à papa quelque chose qu’il m’était impossible de déceler. Elle avait l’habitude de lui parler de cette façon quand elle voulait lui demander une nouvelle chaussure, un nouveau sac ou un nouveau téléphone.

-Tes ignames et plantains vont salir ma voiture. Non, réagit mon père avec un léger énervement dans  la voix. Un énervement qui n’en était pas réellement un. Il disait toujours non lorsque maman lui demandait d’acheter des vivres frais sur la route du village, prétextant qu’il venait de laver sa voiture et ne voulait pas la salir ou qu’il n’avait pas de temps pour s’arrêter sur la route. Il disait toujours non mais faisait quand même la commission. Je le savais Maman aussi. C’est pourquoi elle répliquait avec un sourire flatteur :

-Tu sais très bien que les vivres sur la route de Santchou coûtent moins chers.

-On doit partir.

-Saluez votre grand-mère.

-Oui, maman. Nestor et moi répondions en chœur. Mon village Fossong-Wentcheng est  situé à quelques kilomètres de Dschang. Au début du voyage, papa ne mettait jamais la musique. Il nous posait des questions sur nos études, sur nos activités sportives. Parfois il nous parlait de ses prochains projets de construction de maisons ou d’achats de voiture. Ce samedi-là, ce n’est pas lui avait amorcé la discussion. Plutôt moi :

-Papa, que faire pour être ministre ? Concentré à conduire, il rit, me regarda, puis dit :

-Tu veux devenir ministre ? Il rit de nouveau, énergiquement à tel point que ses yeux se fermaient, ses joues enflaient. Je l’observai et je me demandais si je riais comme lui. J’essayai de me souvenir de mon propre sourire mais je n’y parvenais point. Je décidai que je me regarderai à travers le rétroviseur de la voiture lorsque je rirai pour vérifier que mon sourire était celui de mon père.

-C’est un bon projet. Mais tu sais que pour y arriver, il va falloir être brillant, être le meilleur.

Je hochai la tête. Il se retourna vers mon frère :

-Toi tu veux être ministre aussi ?

– Moi je veux être footballeur.

-Non. On ne va pas à l’école pour devenir footballeur. On va à l’école pour devenir ingénieur ou médecin. Le football c’est pour les paresseux.

Il prit un air sérieux et accéléra. Nestor garda le silence pendant quelques secondes, puis répliqua :

-Dans ce cas, je serai médecin. Cardiologue. Ainsi je soignerai le cœur de grand-mère.

Nous riions  ensemble et j’en profitai pour me regarder dans le rétroviseur de la voiture. J’avais le même sourire que mon père. J’en étais fier. Je m’endormis en écoutant  African typic collection de Samfan Thomas. Je ne me réveillai qu’à l’entrée de la chefferie de mon village.

Le chef de mon village était très grand et costaud, dix fois plus bavard que mon père. Lorsqu’il me demanda mon prénom, je baissai la tête et murmura quelque chose d’incompréhensible.

-Yves, dit mon père en riant grassement, il s’appelle Yves. Il est très timide.

C’est que le charisme du chef Fossong-wentcheng pouvait briser toute estime de soi. Sa voix était si forte que l’on pouvait l’entendre à un kilomètre. Son rire résonnait plus fort que ceux des autres. Ce jour-là, il ne portait pas de long boubou traditionnel mais une chemise blanche et un pantalon kaki. Il s’assit sur une chaise en bois et prit Nestor sur ses pieds pendant qu’il discutait avec mon père et d’autres invités. Je l’observai, immobile, fasciné, presque apeuré. Les choses traditionnelles, comme les choses religieuses m’effraient parce qu’elles sont mystérieuses. Je ne me souviens plus exactement de quoi ils avaient parlé mais je sais qu’ils avaient ri. Ils avaient beaucoup ri… Le téléphone du chef sonna et il se leva pour décrocher. Nestor qui était assis sur sa cuisse se leva puis voulut s’asseoir sur sa chaise, avant que les cris des gens alentours ne l’en empêchent :

-Non ! Non ! On ne s’assoit pas sur la chaise du chef ! Debout ! Debout !

Mon père ne dit rien et j’étais frustré de ne pas pouvoir lire sur son visage ce qu’il ressentait. Moi qui le connaissais si bien. Avait-il eu peur que Nestor s’asseye sur le siège du chef ? Avait-il honte de n’avoir pas appris à mon frère que nul ne s’assoit sur la chaise d’un chef ? Était-il en colère contre mon frère ? Nestor vint s’asseoir près de moi et je ressentis qu’il avait peur. Il ne dira rien. Il ne racontait jamais ses angoisses mais ses longs silences les trahissaient. Je me demandais ce que j’aurais fait à sa place. Je me demandais ce qu’il se serait passé s’il s’était assis sur le siège du chef. Serait-il mort ? Serait-il devenu stérile ? Malade ? Maudit ? Ces questionnements me filèrent des maux de tête et j’en voulus à mon père de ne nous avoir rien dit, de nous avoir emmené chez le chef sans nous dire que son siège n’était pas un siège comme les autres. J’espérais qu’il nous en parle, qu’il nous en parle enfin. Mais il ne fit aucun commentaire, même pas le soir autour du feu chez grand-mère.

Ce soir-là, grand-mère avait tué un poulet pour sa sauce d’arachide. J’adorais les sauces d’arachides de grand-mère. Je les préférais à celle de ma mère. Grand-mère n’y mettait curieusement pas de la tomate, du  persil et du basilic comme maman. Juste de l’oignon, de la viande et de la pâte d’arachide grillée. Quel était donc le secret de sa sauce ? Était-ce vrai que ses vielles marmites augmentaient le goût des sauces ? J’aimais beaucoup ma grand-mère mais chez elle j’avais peur. Dans son salon, j’entendais des voix, les voix des crânes. J’entendais leurs voix depuis le jour où, par curiosité, j’avais ouvert une marmite qui contenait un  crâne humain. Il y avait trois marmites dans le salon, l’une contenant le crâne de mon feu grand-père et les deux autres, ceux de mes arrière-grands-parents. C’est Rita, ma cousine qui me l’avait dit, mais elle ne m’avait pas expliqué pourquoi grand-mère collectionnait ces crânes des morts. Peut-être ne le savait-elle pas. Grand-mère préparait sa sauce en chantant tandis que les voix des cranes continuaient de m’affoler. Peut-être ne parlaient-ils pas réellement. Peut-être que c’est la peur qui me faisait entendre des choses. Pourquoi étais-je le seul à entendre ces voix ? Ces voix qui me hantaient même pendant mon sommeil.

« N’aie pas peur, dit grand-mère en souriant, les crânes ne te feront pas mal. Les crânes t’aiment. Les crânes t’éclairent. Les crânes te gardent. Les crânes te protègent. »

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